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Bilal ou un Italien parmi les émigrants clandestins
Publié le 9 août 2008
Journal de bord d’un journaliste italien parmi les émigrants africains sur la route de l’Europe
Bilal alias Fabrizio Gatti a vécu le parcours des clandestins africains, fuyant des régions de misère pour atteindre l’Europe, leur nouvel « Eldorado ». Traversant le désert sahélien brûlant et la Méditerranée agitée, ces femmes et ces hommes, perçus comme de vulgaires clandestins par les gouvernants européens, sont en fait des héros à part entière. Le journal de bord du journaliste italien infiltré parmi eux donne un regard nouveau sur ces immigrants hors du commun.
Rodé aux enquêtes dans les milieux illégaux et souvent dangereux, déjà fiché par la police italienne sous la fausse identité du clandestin roumain Roman Ladu, le journaliste italien Fabrizio Gatti, qui travaille pour l’hebdomadaire L’Espresso, s’est intéressé aux réseaux qui font transiter des milliers d’émigrants africains à destination de l’Europe. Une expérience forte et un témoignage minutieux sur ces trafics de femmes, d’hommes et d’enfants rapportés dans son dernier ouvrage Bilal sur la route des clandestins. La volonté de partir, la peur de mourir mais l’espoir de réussir C’est en quelque sorte le credo de ces émigrants dont Fabrizio Gatti a partagé les peines et les douleurs à travers leur dangereux voyage. Tous viennent essentiellement d’Afrique subsaharienne : Ivoriens, Libériens, Togolais, Nigérians, Camerounais, Ghanéens, Sénégalais, etc. Tous ont la même idée en tête : fuir leur pays de misère et de guerre pour trouver un travail et faire vivre décemment leur famille restée au pays. Pour atteindre ce rêve, ces femmes et ces hommes n’hésitent pas à risquer leur vie dans le désert immense et brûlant du Ténéré et la houle agitée de la Méditerranée. Arrivé à Dakar au Sénégal pour rejoindre Niamey au Niger d’où partent les principaux convois d’émigrants, le journaliste va vivre et témoigner de la dureté des conditions de vie de ces derniers. Mais contrairement à ce que laisse entendre le titre français de l’ouvrage, Fabrizio Gatti accompagne les émigrants sous sa véritable identité : en effet, tout le monde s’interrogera sur la présence de cet Italien qui se dit être un touriste un peu perdu. Or, ce n’est seulement qu’au dernier tiers de l’ouvrage qu’il prendra l’identité de Bilal Ibrahim el Habib, émigré kurdo-bosniaque de confession chrétienne pour s’introduire dans le camp de rétention de l’île de Lampedusa. Brimades, rackets, meurtres, prostitutions et abandons dans le désert Infiltré ainsi parmi les émigrants, Fabrizio Gatti va rencontrer des êtres humains qui vont subir toutes les humiliations sur leur route à travers le désert : les arrêts aux barrages militaires où les soldats nigériens tabassent régulièrement les passagers pour leur racketter souvent l’équivalent d’un euro. Ces mêmes soldats affirment sans complexe devant le journaliste qu’ils sont nés pauvres et qu’ils peuvent bien se faire payer par ces émigrants nés plus riches qu’eux... Outre les passages à tabac par les soldats, les émigrants sont aussi abandonnés dans certains bourgs du Niger sans eau ni argent. Certains hommes doivent travailler pour les autorités locales en échange de quoi manger, mais sans être payés ; les femmes sont souvent menacées pour se prostituer auprès des policiers et militaires ; les enfants et les adolescents sont eux aussi les plus touchés et les plus fragilisés quand ils subissent régulièrement les maladies et les maltraitances. Lorsque certains ont la chance d’avoir de quoi payer un chauffeur de camion ou d’une Toyota 4x4, ils montent sur le véhicule avec l’essentiel de leurs bagages pour souvent ne plus jamais revenir. Pour les plus chanceux, ils arriveront à la frontière libyenne pour ensuite rejoindre Tripoli la capitale ou la Tunisie. Les plus malchanceux verront au contraire leur camion ou leur Toyota s’enliser dans le désert ou se perdre sur une piste inconnue, les condamnant à mourir de faim et de soif sous le soleil brûlant du Sahara. Fabrizio Gatti a eu la chance de prendre les bons convois, mais il rapporte souvent les terribles épisodes de ces malheureux émigrants. Il relève aussi et surtout la mainmise du trafic de ces émigrants par la Libye : chauffeurs, passeurs, militaires libyens agissent dans ce trafic juteux avec la complicité des autorités nigériennes. Le plus terrible semble que la Libye du colonel Kadhafi joue un double-jeu sur ces trafics : elle en tire de l’argent, tout en expulsant ensuite les émigrants de son territoire à la demande et avec le soutien généreux de l’Italie de Berlusconi et de ses alliés européens dont la France ! Le camp de rétention de Lampedusa : un déni des droits de l’homme en Europe ! La réhabilitation du chef de la Jamariyya libyenne auprès des Européens cache des réalités bien nauséabondes pour le journaliste italien infiltré, d’autant plus que Kadhafi a une part de responsabilité dans les conflits subsahariens qui ont justement provoqué l’exode de ces malheureux émigrants... Et encore plus grave pour eux, Kadhafi envoie ses agents les interroger au camp de rétention de Lampedusa, île italienne et donc européenne, située entre la Sicile et la Tunisie. La Libye n’ayant jamais ratifié d’accords internationaux sur les droits des immigrés enfreint en permanence les droits de l’homme, cela sur le territoire européen ! Mais les Européens semblent ignorer cela : en échange du gaz et du pétrole libyens, l’Italie, la France ou l’Allemagne ferment les yeux. Pis, l’avant-dernier gouvernement de Silvio Berlusconi a voulu répondre à la vindicte populaire contre les immigrés clandestins en finançant les opérations de rapatriements opérées par les autorités libyennes... vers le désert du Ténéré ! Après maints obstacles et après avoir risqué leur vie, les émigrés africains se sont vus renvoyés dans le désert sans aucune aide. Pour les plus chanceux, ceux qui ont pu traverser clandestinement la Méditerranée au risque de s’y noyer ont atterri sur cette île de Lampedusa. Là, Fabrizio Gatti a emprunté l’identité de Bilal pour infiltrer le camp de rétention pour vivre ceux que subissent les émigrés internés. Avec des Africains, le journaliste y croise aussi des Marocains, des Tunisiens ou des Egyptiens, tous fuyant la misère et l’absence de libertés dans leur pays d’origine. Les conditions de vie dans le camp sont déplorables ; des agents américains et des policiers italiens imitant des parades mussoliniennes y interrogent brutalement les immigrés : en effet, la plupart sont musulmans et sont considérés comme des terroristes potentiels voulant frapper l’Occident... Le journaliste italien témoigne ainsi au quotidien des humiliations subies, même s’il repère ici et là un peu d’humanité parmi quelques militaires italiens présents dans le camp. Reste pour quelques clandestins la chance de sortir du camp, d’être remis en liberté, mais dotés d’un avis d’expulsion du territoire italien dans les cinq jours. Alors, c’est la seule occasion qu’ont ces immigrés pour se cacher en Italie et en Europe, afin de ne plus revenir dans la Libye de Kadhafi... L’enquête de Fabrizio Gatti est centrée sur ses observations personnelles ; le journaliste italien fait preuve d’un engagement résolument de gauche, mais avant tout humaniste, car il a eu connaissance des réalités de ce trafic de migrants clandestins, victimes à la fois de l’érosion de leur continent, du déni de démocratie dans des pays de transit comme la Libye et la Tunisie et de la complicité tacite des gouvernements européens avec l’appui d’un électorat ignorant les raisons du départ et les conditions de vie de ces milliers de migrants africains. On ne pourra enfin que saluer le courage du journaliste italien qui a pris des risques pour sa propre vie durant son expédition dans le désert du Ténéré et dans le centre de rétention de Lampedusa, cela dans le but de rapporter et de dénoncer avec justesse le traitement des migrants clandestins. Un journalisme exemplaire et devenu rare en Europe. Fabrizio GATTI, 2007, Il mio viaggio da infiltrato nel mercato dei nuovi schiavi, Rizzoli 24/7, Milano ; trad.fr., 2008, Bilal sur la route des clandestins, traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont, Editions Liana Levi, Paris, 480 pages, 21 euros.
Edition italienne
Traduction française
[Source : mediapart]
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